Quels liens entre religion et alimentation ? -Retour sur la Semana Santa en Amérique centrale-

Tout juste (ou presque) rentrée de mes chères vacances de Pâques au Guatemala, j’ai décidé de me pencher un peu plus sur cette tradition chrétienne à laquelle on associe en France plutôt un certain nombre de jours fériés nous permettant d’aller nous prélasser sur les plages à profiter des premiers rayons de soleils printaniers, qu’à une véritable célébration religieuse.

Quelques éléments de contexte pour entrer en matière. L’Amérique centrale conserve aujourd’hui une image de foyer de population catholique important au niveau mondial. Effectivement, entre 60 et 80% de la population est d’obédience chrétienne, même si, il faut le souligner, cela ne signifie pas forcément que l’intégralité de ces personnes sont croyantes et pratiquantes de manière régulière. Cela varie en fonction des pays (j’ai pu notamment observer une forte différence entre Costa Rica et Guatemala, loin d’être reflétée dans les  pourcentages soit-disant d’appartenance religieuse), mais aussi au sein des pays, cela varie en fonction des échelles, notamment entre populations urbaines et rurales.

Maintenant qu’on a posé ce cadre, j’aimerais revenir brièvement sur ce que signifie la Semaine Sainte et la symbolique forte que porte cette événement pour les chrétiens. La Semaine sainte marque en fait la fin du Carême, “temps de pénitence” pour les chrétiens et se caractérise comme “le sommet de l’année liturgique” puisqu’elle célèbre l’arrivée de Jésus à Jérusalem (dimanche des rameaux), sa mort (la passion du Christ), puis sa résurrection (le dimanche de Pâques). C’est donc bien un moment clé dans l’année religieuse chrétienne, célébré de manière particulièrement forte en Amérique centrale. Au Guatemala, les rues sont notamment couvertes d’alfombras, tapis de fleurs ou sciure de bois au couleurs chatoyantes et aux motifs variés souvent liés à la nature. La nourriture est également utilisée dans les mises en scène: des guirlandes de fruits frais sont accrochées en haut des arches en bois qui sont installées exceptionnellement et jalonnent les rues, comme signes d’offrandes au Christ ressuscité. Mais plus que seulement des traditions religieuses, ce temps fort de l’année est également marqué de traditions culinaires qui y sont associées.



De fait, il y a effectivement une gastronomie spéciale qui se met en place le temps de la semaine sainte. La théorie affirme que la semaine sainte est une période d’abstinence, et ce notamment quant à la consommation de viande. Pour Dominique Fournier (CNRS), “dans la religion catholique, les contraintes du jeûne du carême sont une mortification du corps pour élever l’âme en sympathie avec les tourments infligés au Christ. (…)La viande est considérée par les théologiens comme étant liée à la luxure.” Cela implique donc le remplacement de la viande par des ingrédients plus “bourratifs” afin de tenter de limiter la “tentation” de céder à une pièce de bifteck, mais également une forme de jeûne, avec un nombre de repas réduit à 1 voire à 0 par jour, le mercredi de cendre et le vendredi saint.

Cela reste bien entendu un mode de fonctionnement très théorique, qui ne se ressent que très peu dans le mode de fonctionnement quotidien des locaux. Dominique Fournier rappelle d’ailleurs que “l’Eglise se différencie des deux autres religions du Livre par son refus de toute forme d’interdit alimentaire absolu et en tenant compte des coutumes différentes suivant les pays et du contexte.”   Plus que le jeûne, ce sont donc des plats et ingrédients spécifiques qui vont être mis à l’honneur durant toute une semaine, notamment le poisson ou les légumes. Au Costa Rica, on consommera ainsi énormément de ceviches, forme de carpaccios de légumes et ou de poisson, cuit directement dans une marinade de citron et d’herbes fraîches. Les pâtisseries, et tous types de sucreries en général, sont également très fortement consommées.

Pour vous donner une petite idée plus précise de ce qu’on peut déguster pendant la Semana santa dans cette partie du globe, laissez-moi vous raconter mes expériences culinaires guatémaltèques et ticas.

  • J’ai d’abord goûté le pepián, plat typique du jeudi saint à Santiago de Atitlan me dit-on, qui est en fait une soupe de tomates et oignons épaissie avec une pâte cb7f5c2d-3b4d-47ba-b76f-8c071d828148_879_586de farine de maïs, et dans laquelle on laisse ensuite cuire des pièce de poulet à feu dou. Cette soupe est accompagnée de riz et de tamals, c’est à dire une forme de tortilla/galette faite de maïs, puis bouillie.

 

 

  • Au Costa Rica, j’ai pu me mettre au fourneau pour directement tester mes talents de pâtissière sur les spécialités du moment : les empanadas de chiverre. Mais vous me direz: ces empanadas, késako? Ce sont en fait des chaussons fourrés au chiverre, aka sorte de courge géante “cheveux d’ange” -comme on l’appelle en espagnol du fait de sa texture très fibreuse/fileuse à l’intérieur-. La préparer est tout un processus puisqu’il s’agit d’abord de créer le “miel de chiverre”, en ouvrant, puis en faisant sécher pendant plusieurs jours la courge à l’air libre afin que sa texture légèrement visqueuse s’atténue. Puis il faut ensuite l’enfourner pour plusieurs heures afin de la faire cuire lentement avec ce qu’on appelle la “tapa dulce”, une sorte de bloc d’extrait de canne à sucre, et de la cannelle. La prochaine étape est ensuite de préparer une pâte sablée, puis de constituer des petits cercles de pâte pour les fourrer avec cette préparation de chiverre, et le replier pour former un “chausson”. Le plus dur est fait: il n’y a plus que patienter quelques minutes que le four fasse son boulot avant de déguster ces petits morceaux de paradis.

 


Bref, en vous mettant (j’espère) l’eau à la bouche et en vous faisant frétiller de curiosité les papilles, je souhaite certes d’une part vous faire découvrir des plats et habitudes culinaires ponctuelles, celles de la communauté chrétienne centro-américaine durant la semaine sainte.
D’autre part, ce zoom sur la semaine sainte cherche aussi à amorcer une réflexion sur la présence d’un calendrier culinaire religieux rythmant nos modes de vie, de manière consciente ou non. Plus loin, je cherche ici à lancer une réflexion sur le lien religion-alimentation! Effectivement, l’alimentation est omniprésente, mais les études des sciences sociales en tant que telles sur la question n’est que très récente. On peut par exemple noter un premier travail de réflexion dans le colloque très récent (2013) de l’AFSR (Association Française des sciences Sociales des religions), intitulé “À croire et à manger, religions et alimentation”. En creusant un peu, on trouve donc ces débuts de pistes sur les différents axes que soulèvent la confrontation Religion/alimentation:

  • les normes, leur évolution et les transgressions dans la modernité ;
  • l’alimentation comme marqueur d’identité religieuse, lien, frontière et mémoire ;
  • la convivialité, les fêtes et les commémorations ;
  • et les régulations publiques et politiques passant par la religion

 

Je choisis donc ici

  • d’interpeller sur deux thèmes qui s’entrecroisent pour donner naissance à des identités et des traditions particulières,
  • mais aussi interpeller sur deux thèmes qui peuvent s’entrechoquer à travers des faits quotidiens symptomatiques de grands débats de société. L’exemple phare est notamment l’autorisation de régimes particuliers comme le halal ou le casher dans les établissements d’éducation publique, autorisation représentative d’une certaine vision de la laïcité, pouvant être utilisée à l’extrême dans le sens ou non de l’intégration de certaines communautés religieuses dans nos sociétés.

 

L’alimentation : outil de construction identitaire ou moyen d’exclusion sociale? À méditer.

 

Besitos, Crème de Manon

 

Sources:
– https://amades.revues.org/401#tocto1n2

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