KAWA(BUNGA) – De socio-économiques à politiques, introduction aux enjeux actuels de la production de café au Costa Rica

Aujourd’hui on se lance à la découverte du produit phare du Costa Rica, ce breuvage dont dépend une grande partie de l’hémisphère nord pour émerger d’une nuit de sommeil écourtée, le fameux grano de oro, comme on l’appelle à stade intermédiaire de transformation, après séchage et avant torréfaction. Bref aujourd’hui, on se lance dans une enquête sur le CAFE.

Vous vous demandez peut-être pourquoi l’avoir intégré dans le cadre de notre projet, qui est quand même (très légèrement) centré sur l’univers culinaire et non pas sur les boissons… Je vous répondrais que le café occupe une telle importance dans la culture et l’économie tica (costaricienne) qu’il peut être pris en compte comme rituel quotidien au même titre qu’un repas, et comme partie prenante du repas.

Pour mener cette enquête et parler plus longuement de cette ressource clé du pays, de son histoire et des enjeux soulevés par son exploitation, je suis allée à la rencontre de Victor Vargas, responsable du thème production durable, au sein du département d’investigation de l’Instituto del Café à Heredia, Costa Rica. Loin d’être exhaustif, on va ici tâcher de soulever les principales clés thématiques pour ensuite éventuellement les développer dans des articles spécifiques.

>>Histoire : le café depuis le 18ème

Commençons par le début ! Comment débute la success story du café au Costa Rica ? Loin d’être une espèce endémique, le café est introduit en Amérique du Sud probablement en 1720 par la côte Caraïbe. Apporté par les Allemands depuis l’Asie du Sud-Est (Vietnam), le café ne connait un véritable développement qu’à partir du début du 19ème et du lancement des premières plantations. Plusieurs facteurs géographiques et topographiques se combinent pour expliquer la réussite de l’introduction de la plante de café sur le territoire costaricien : un sol volcanique riche en nutriments, des températures relativement stables et deux saisons bien démarquée (saison sèche/saison des pluies).

Après l’indépendance en 1821, le café est désormais promu de manière officielle comme facteur de développement socio-économique, et la culture de l’arabica se répand au sein du valle central de San José vers Cartago, Tres Rios… on compte plusieurs figures clés, pivots entre secteur politique et secteur caféier, qui impulsent donc l’expansion de l’activité et mettent en place des mesures d’incitation politico-économiques pour augmenter la production.cafe 1

Rapidement (en 1832) commence l’exportation du grano verde, qui s’accompagne d’une prise en charge complète de la politique caféière par l’Etat. Chef d’Etat de l’époque, Braulio Carrillo considère que c’est bien le rôle des institutions étatiques d’appuyer les plantations et, plus loin, de développer les marchés commerciaux. Ainsi se met en place de la ruta del Atlantico, orientée vers le marché britannique, alors considéré comme le plus porteur. Le commerce caféier se développe très vite dans la décennie 1840, et conduit à l’établissement de compagnies commerciales exportant le grano de oro vers l’Europe et important des biens manufacturés revendus sur le sol tico tels que des machines à mouler le blé. Les consortiums qui sont à la tête de ces nouvelles entités regroupent de jeunes entrepreneurs, dynamiques, qui ne tardent pas à innover, par exemple en créant la technique de fermentation du fruit durant son processus de transformation, permettant de sortir avec un grain beaucoup plus fin et savoureux. Le grain costaricien s’impose donc sur les marchés comme café de qualité ce qui lui permet de faire face à différentes crises. Le 20ème siècle confirme cette tendance avec une forte mécanisation et l’augmentation des surfaces d’exploitation.

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>>Le café et son poids socio-économique actuel

Maintenant qu’on en connait un peu plus sur l’histoire globale du succès du café au Costa Rica, quelles premières conclusions en tirer ? Le café est un produit CLÉ dans l’histoire du pays entre son indépendance et aujourd’hui, c’est une des ressources majeures de l’économie tica et le café a définitivement forgé les orientations étatiques costariciennes étant donné l’imbrication des propriétaires caféiers dans le domaine politique et de la politique publique dans la régulation du secteur café. On va d’ailleurs jusqu’à parler de l’oligarchie caféière pour se référer au personnel politique central au 19ème, terme qui est loin d’être anodin. On est donc dans un système de « cogestion de la filière cafe » entre organismes professionnels et instances politiques. Ce rapprochement assure la « base d’un consensus politique « soutenable », en provoquant l’adhésion d’une part importante de la population au régime en place et à ses formes d’expressions. Au Costa Rica, cela se manifeste notamment à travers les billets de banque montrant des scènes du « monde caféier »et de multiples représentations symboliques, y compris dans les instances les plus hautes de la vie politique, comme par exemple dans salle du Parlement national.

Allons donc un peu plus dans la précision sur le poids socio-économique du secteur café dans l’économie. Employeur de plus de 8% de la population active du territoire costaricien, le secteur café décompte 56 000 producteurs et prêt de 500 000 salariés répartis tout au long de la chaîne de production et de transformation (récolte, processus de séchage, transport, etc). Employeur de premier plan, le poids du café dans la population active est donc confirmé. Cependant, il est intéressant de se pencher sur le détail du personnel caféier : seulement 30% des employés du secteur sont ticos sur le territoire costariciens. Par contre, 40% sont nicaraguayens, pour la plupart immigrés économiques de longue durée qui cherchent à améliorer leurs conditions de vie et à trouver un emploi en s’installant de l’autre côté du fleuve San Juan. Le pourcentage restant regroupe des populations d’indigènes ngobas panaméens traversant la frontière sur le temps des récoltes ou cosechas, de Janvier à Mai. On aborde ici pour moi un très fort enjeu de discrimination. Bien qu’en parlant avec Victor Vargas, expert du café, et une famille de locaux, le traitement des familles indigènes parait équitable et juste, la réalité sociale est loin de le confirmer. Ces populations vivent en effet de manière quasi autarcique pendant leur séjour costaricien et les enfants ne bénéficient pas des services d’éducation par exemple. Au contraire, ils sont fortement exploités dans les plantations de café, leur productivité étant très forte en période de récolte du fait de leur petite taille adaptée aux arbustes de café. Même si bien souvent, la venue de ces populations indigènes est considérée comme une phase naturelle dans leur cycle de vie nomade, la premier contact d’un acteur extérieur avec ce mode de fonctionnement provoque la surprise. En effet, au sein des exploitation se recrée une logique hiérarchique de groupes nationaux/ethnique, l’un travaillant au service de l’autre, sans droits fixes et dans des conditions de vie et d’hygiène très précaires. Sans vouloir exagérer, cela laisserait presque évoquer une forme de soumission et discrimination ethnique moderne.

Ce processus est d’autant plus interpellant que c’est une évolution moderne et récente. Jusqu’aux années 1980, les récoltes étaient réalisées en grande partie par les ticos eux-mêmes, et plus que ça, la récolte représentait une sorte de rite familial. Cependant, une conjonction de mutations structurelles et conjoncturelles semble avoir mis fin à cette tradition familiale : d’abord le développement de l’éducation et l’ouverture de plus d’opportunité pour les jeunes de zones rurales, ensuite la transition démographique et la baisse du nombre d’enfants par famille, puis la combinaison d’une part d’une forte immigration tica vers les Etats Unis et d’autre part d’une forte émigration nica vers le Costa Rica à la suite d’instabilités politiques.

La population active au sein du secteur café est donc matière à débats : de la perte de traditions familiales à la mise en place de nouvelles organisations de main d’œuvre hiérarchisées et recourant à une classification ethnique des ouvriers.

Si on retourne à l’échelle macro, en analysant le secteur café et ses bénéfices au niveau national, il est pertinent de se demander jusqu’à quel point la population locale tire profit de cette ressource ?  Victor Vargas me répond que le schéma actuel est relativement bénéficiaire pour le producteur puisque celui-ci touche en moyenne 80% du prix sur une quantité x de café exporté. Il n’en reste pas moins que le produit exporté est le grano de oro, c’est-à-dire le grain encore vert avant l’étape de torréfaction et de moulage. Le Costa Rica et son secteur caféier perdent donc au change, vendant une matière première avant transformation et laissant la majorité du potentiel de création de valeur ajoutée à ses acheteurs de café. Cela s’explique pour différentes raisons, d’abord que le secteur est régi par une loi de 1962 obligeant les producteurs à exporter minimum 95% de leur récolte. Ensuite, c’est aussi du fait de la qualité du grain produit au Costa Rica. Considéré comme l’un des meilleurs cafés du monde, l’intérêt économique de l’exportation est déjà très élevé même avant torréfaction. Enfin, le processus de transformation reste très coûteux (machinerie, espaces et équipements) ce qui limite les possibilités, à moins de vouloir réaliser un investissement de grande ampleur. D’autant plus que si le café est destiné à l’exportation, il faut savoir qu’une fois torréfié et moulu, le café perd très rapidement, en l’espace de quelques semaines seulement, ses propriétés gustatives.

>>Quels défis actuels pour le secteur café au Costa Rica ?

La culture caféière, bien implantée depuis maintenant plus de deux siècles et demi au Costa Rica, est en phase de ralentissement et de réinvention. Pourquoi ?

  1. Lors de son pic de production, dans la décennie 1980, le Costa Rica produisait 3,5 millions de fanegas  (= quintal = 46kg) par an, sur 125 000 hectares. La baisse de disponibilité de terrains agricoles liée à l’expansion urbaine, entre autres, a fait baissé la production à 1,8 million de fanegas par an sur 84 000 hectares. Un premier défi actuel est donc de restaurer les rendements des exploitations caféières, qui a chuté notamment pour cause d’infections transmises aux plants de café ET pour cause de revenus trop faibles des producteurs, qui se retrouvent dans l’incapacité de maintenir en état leur exploitation du fait de la dépendance à la bourse de New York City.
  2. Un deuxième défi est l’adaptation de la culture du café au changement climatique, la modification des températures en fonction de l’altitude et la dégradation des sols par exemple sont deux phénomènes qui ont des effets  bien concrets sur la production de café.

Dans ce cadre là, plusieurs alternatives et activités sont mises en place pour tenter de mitiger l’impact de la culture de café sur son environnement.

Le projet NAMA Café sur lequel travaille actuellement Icafé et la coopération allemande a pu diriger une étude afin de localiser les émissions de CO2 du secteur et déterminer que 65% étaient concentrés dans le champ de caféiers directement et que le reste s’émettait pendant le processus de transformation de la cerise de café.

  • D’une part, l’application d’engrais, et notamment de nitrogène, conduit à la production d’oxyde nitrique dégradant les sols
  • D’autre part, au moment de la transformation de la cerise de café, premièrement l’eau polluée de nettoyage des fruits est rejetée à la fin du processus dans la terre, sans traitement. Parallèlement s’accumulent des quantités énormes de chaire de fruit (broza), produit du café laissé à part dans la production. En se dégradant, ces monticules entraînent la production de méthane et une prolifération de mouches.

De nombreuses initiatives actuelles visent ainsi à adapter les pratiques vers des systèmes plus durables et respectueux de l’environnement. Dans le cas de la chaire de fruit de café, se développent notamment l’idée d’en tirer profit à travers une énergie alternative à base de biomasse produite à l’aide d’un gazéificateur. Une option parallèle est l’innovation culinaire et la création de produits gastronomiques dérivés du fruit du café, comme des confiture, alcools ou farines.

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Exemple d’accumulation de résidus dans le processus de transformation

>>Quelles conclusions ?

Bref, la thématique caféière au Costa Rica combine des enjeux divers dans un système d’interdépendances complexe. Au cœur de l’économie comme de la politique depuis le 19ème siècle, l’arabica est un « marqueur identitaire ». Il continue aujourd’hui d’impacter fortement la population locale et soulève de grandes questions sociales sur le traitement des travailleurs immigrés, et économiques, sur la dépendance aux exportations étrangères et sur la difficulté, en tant que pays en développement, exportateur de matière première, de concentrer l’ensemble de valeur ajoutée sur son territoire. Comme partout, la culture du café se voit actuellement affectée par le changement climatique et la nécessité de mettre en place des solutions et des pratiques durables pour mitiger ses effets.

 

En espérant que vous puissiez méditer longuement sur les implications sociopolitiques, économiques et environnementales de votre prochaine tasse de café(cito).

On se revoit très vite pour une vidéo visite d’une finca dite integral dans la zone de Los Santos, où se produit (théoriquement) l’un des meilleurs cafés du monde!

Crème de Manon

 

PS :

  • Plus d’infos sur le café au Costa Rica et le travail de l’Institut du café  par ici >> http://www.icafe.cr/
  • Et un article sur la place du café dans la politique au sein des pays centroaméricains par la >> Jean-Christian Tulet, « Le café, un marqueur identitaire en Amérique latine tropicale », Les Cahiers d’Outre-Mer, 243 | 2008, URL : http://com.revues.org/5296
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