Le cercle vicieux de la société d’abondance

En 2014, la FAO estimait à environ 240 milliards d’euros par an, les investissements nécessaires pour éradiquer la faim dans le Monde d’ici 2030. Un chiffre énorme, mais à mettre en relation avec le coût des pertes et gaspillages alimentaires qui s’élève à… 550 milliards d’euros par an.

Les pertes et gaspillages alimentaires sont définis par la FAO comme la diminution de la masse des denrées alimentaires comestibles constatée dans le segment de la chaîne alimentaire où sont précisément produits des aliments comestibles destinés à la consommation humaine. Autrement dit, on appelle pertes, tout ce qui est perdu de la production, à la transformation, en passant par la récolte, et gaspillages, tout ce qui est perdu à l’étape de la distribution et de la consommation. Par souci de simplification, notre langage rassemble toutes ces étapes sous une seule et même appellation : le gaspillage alimentaire.

04-faim-paysCe gaspillage est la conséquence du développement à outrance d’une société d’abondance depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, menée par les Etats-Unis. A eux seuls, ces derniers concentrent 1/6 du gaspillage alimentaire dans le Monde. En lien avec une capitalisation et une industrialisation croissante, les modes de production alimentaire modernes ont généré toujours plus de denrées non consommées. L’objectif d’autosuffisance alimentaire a entraîné la mise à disposition d’une large gamme d’aliments, des excédents, donc des pertes. Ces dernières années, aux Etats-Unis comme en France, les principes de protection des risques ont accentué les pertes, en raison d’un durcissement des normes et des contrôles.

Cependant, la prise de conscience des conséquences de ces modes de production et de consommation ont permis la mise en place rapide de politiques publiques afin de réduire le gaspillage alimentaire. Dans les Années 1960, ont été instaurés aux Etats-Unis les « food stamps », des bons alimentaires de redistribution des surplus aux personnes dans le besoin. Dans les Années 2000, la prise de conscience environnementale, s’ajoutant à la crise économique de 2008 ont renforcé la pression, poussant à l’action à travers le Monde. En 2011 par exemple, un rapport de la FAO fournit pour la première fois des estimations quantitatives, révélant que près du tiers de la production mondiale est perdue. Preuve de cet engagement, l’ancien Président Américain Barack Obama s’était engagé en 2016 à réduire de moitié le gaspillage alimentaire d’ici 2030. De son côté, la France a elle aussi progressé sur le sujet avec le vote d’une loi contre le gaspillage alimentaire début 2016. Parmi les mesures prises, les restaurants les plus « gaspilleurs » sont tenus de proposer des doggy bags aux clients n’ayant pas fini leur assiette. Du côté de la grande distribution, les supermarchés sont désormais contraints de conclure une convention avec une association caritative, de façon à faciliter les dons alimentaires. Toutefois, cette dernière mesure reste critiquable. En effet, seul les grandes surfaces sont concernées, alors qu’elles ne représentent pas plus de 5 % du gaspillage alimentaire en France.

Mais malgré cette prise de conscience progressive, comment expliquer la persistance du problème ?

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AFP PHOTO / JEAN-CHRISTOPHE VERHAEGEN

Plusieurs études ont montré qu’au début de la chaîne alimentaire, près de 40% de la production est perdue, en raison de problèmes météorologiques, mais également du fait d’une sélection drastique des produits, sur des critères esthétiques notamment. Par la suite, entre 30 et 40% des aliments achetés aux Etats-Unis ne seraient pas consommés… Ces taux de pertes élevés s’expliquent par un impératif de rentabilité qui n’est atteint que lorsque le produit est parfait, et convenable pour le consommateur qui a un choix en abondance.

Ainsi, le modèle de la société d’abondance a créé un cercle vicieux dans lequel le producteur, face à une concurrence importante, et des consommateurs comblés par la variété du choix qui s’offre à eux, préfère passer par la case gaspillage alimentaire, plutôt que de proposer des produits invendables dans les circuits de consommation classiques. Mais à l’image de l’application « Too good to go » disponible aux Etats-Unis comme en Europe, des initiatives se développent pour lutter contre le gaspillage alimentaire. Avec cette application, on peut désormais allier bonne affaire et bonne action en achetant à bas prix les invendus du jour dans les supermarchés ou les boulangeries de nos quartiers ! Un début, peut-être, pour participer à l’objectif d’éradication de la faim dans le Monde d’ici 2030, touchant à l’heure actuelle 800 millions de personnes.

 

Sources :

Armèle Cloteau et Marie Mourad, 2016. La « lutte contre le gaspillage alimentaire » en France et aux Etats-Unis.

http://www.cairn.info/article.php?ID_ARTICLE=GAP_161_0063&DocId=484987&hits=14829+14827+14826+14677+14676+14667+12487+12484+12483+11517+11513+11512+6525+6524+6521+5912+5906+5905+2039+2028+1523+1522+1516+832+831+822+18+17+11+#no7

Le Temps, 13 Juillet 2016. Aux Etats-Unis, la moitié de la production de fruits et légumes est jetée. https://www.letemps.ch/monde/2016/07/13/aux-etatsunis-moitie-production-fruits-legumes-jetee

Le Monde, 11 Juillet 2015. Il faut investir 267 milliards de dollars par an pour éradiquer la faim d’ici 2030. http://www.lemonde.fr/planete/article/2015/07/11/il-faut-investir-de-267-milliards-de-dollars-par-an-pour-eradiquer-la-faim-d-ici-2030_4679595_3244.html

FAO. 2012. Pertes et gaspillages alimentaires dans le monde – Ampleur, causes et prévention. Rome. http://www.fao.org/docrep/016/i2697f/i2697f.pdf

Et pour en découvrir plus sur l’application Too good to go :

http://toogoodtogo.co.uk/

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