Vanuatu. Ces îles du Pacifique qui veulent bannir la malbouffe occidentale

Il y a quelques semaines, cet article du courrier international sur Torba, cette province du Vanuatu cherchant à bannir la malbouffe nous a interpellé.

http://www.courrierinternational.com/article/vanuatu-ces-iles-du-pacifique-qui-veulent-bannir-la-malbouffe-occidentale

A l’aide de deux articles sociologiques sur l’agriculture dans ce petit archipel de melanesie, nous avons mené l’enquête, afin d’en savoir un peu plus sur cette relation particulière que semblent avoir les habitants vis à vis de la nourriture et sur la “malbouffe” qui est apparemment en train de mettre à mal ce patrimoine. Ici une compil de plusieurs extraits sous forme de revue de presse afin de vous donner un aperçu de cette culture à découvrir !

vanuatu


→ L’importance des tubercules, patrimoine culturel d’une grande valeur

Patrimoine biologique d’importance, les tubercules constituent aussi un patrimoine culturel d’une grande valeur. Ainsi à Pésena, chaque variété de taro trouve un usage préférentiel : les plus nobles sont réservées à la sphère cérémonielle, les autres à la cuisine quotidienne (variétés à bouillir, à rôtir, à cuire au four mélanésien, ou à râper). La culture des plantes à racines et tubercules est étroitement associée à la magie notamment quand elle est à vocation cérémonielle.

Les jardins constituent ainsi également des lieux de distinction sociale, leur beauté et la diversité de cultivars qu’ils abritent témoignant des talents de l’horticulteur et de ses performances au plan de l’acquisition des savoirs traditionnels et de la magie. Ainsi, au Vanuatu, la relation entre l’homme et ses plantes cultivées a engendré, sur le temps long, la constitution de savoirs naturalistes d’une grande richesse et la mise en place de systèmes horticoles élaborés et cohérents dans lesquels s’imbriquent le social, le culturel et le biologique et qui constituent en eux-mêmes un patrimoine [Muller, Lebot et Walter, 2009].

Par ailleurs, dans ces sociétés à tradition orale et à la culture matérielle éphémère, les clones cultivés font partie des rares éléments subsistant à travers les âges et susceptibles de constituer un support pour perpétuer l’histoire et les valeurs des groupes. Force est de tenir compte du dynamisme que recouvre ici la notion de patrimoine, l’agrobiodiversité des plantes à racines et tubercules au Vanuatu étant un processus dynamique supposant pertes, abandons, découvertes et adoptions [Caillon, 2005]. Ainsi, quand un cultivar disparaît, c’est un petit fragment de mémoire qui se perd.

 

→ Des hommes, des plantes et des lieux “co-substanciels”

Avant la confrontation avec l’homme blanc, la gestion des plantes à tubercules reposait en Mélanésie sur une certaine vision du monde. Sorties de terre, donc nourries du « sang des ancêtres » [Guiart, 1992], cultivées puis consommées par les vivants, ces plantes étaient porteuses d’une connotation métaphysique très forte : elles symbolisaient le lien indéfectible, réaffirmé à chaque cycle de culture, entre vivants et ancêtres sous les auspices du lieu fondateur (le lieu de prime apparition de l’ancêtre mythique et du clan). Ainsi la culture de l’igname et du taro était indissociable d’une relation « éthique » aux lieux, c’est-à-dire d’une relation où les hommes, les plantes et les lieux étaient « co-substantiels » d’une même réalité géographique légitimée par le mythe [Dardel, 1952 :77]. Dans cette relation éthique, les lieux ne peuvent pas être réduits à de simples localisations géographiques. Fondés par le lien indéfectible entre les vivants et les ancêtres, ils sont dotés d’une signification plus profonde, la « chôra » selon A. Berque qui constitue « une imprégnation réciproque du lieu et de ce qui s’y trouve » [4]. Chaque groupe ou ensemble de groupes alliés possédait ainsi, au Vanuatu, un patrimoine de cultivars spécifique qui lui appartenait en propre et auquel il s’identifiait fortement.

 

→ Un patrimoine plus que culturel : un patrimoine biomagique

Les différentes « nourritures » (igname, taro mais aussi banane, noix de coco) y sont perçues comme des clans dont le lieu d’origine est marqué par une pierre. Chaque pierre est entre les mains d’un Natupunus, un représentant désigné d’un clan de sorciers, qui en connaît les magies et qui les exécute pour le compte de la collectivité. L’ensemble des pierres et des variétés cultivées qui leur sont associées constituent alors ce que Bonnemaison a appelé le « patrimoine biomagique » des lieux. Elles leur sont liées de manière intime, et ne sauraient être cultivées avec succès en d’autres lieux où leurs magies sont ignorées.

 

→ Une remise en cause de ces traditions par la colonisation

Le contact avec les colonisateurs français et britanniques amena à une remise en question brutale de ce modèle. L’administration coloniale lui opposa, en effet, un modèle d’organisation rigide calqué sur celui des sociétés occidentales. L’archipel fut ainsi doté d’une armature administrative et de relais permettant le commerce.

Les bouleversements dans le modèle de structuration spatiale de l’archipel ont entraîné dans leur sillage un rapport nouveau aux tubercules. L’innovation la plus fondamentale réside sans doute dans la rupture entre lieux de production et lieux de consommation, selon des modalités qui n’ont plus rien à voir avec le modèle traditionnel du réseau fonctionnant de proche en proche.

 

→ Une situation actuelle ambivalente

Aujourd’hui, le Vanuatu tente de se convertir à l’agriculture d’exportation. Les tubercules pourraient être valorisés : étroitement associés à un territoire et à une culture, ils constituent, en effet, des « ressources spécifiques » exploitable d’un point de vue économico-stratégique. Il apparaît néanmoins difficile de créer des territoires AOC (appellation d’origine contrôlée), étant donné qu’il n’est pas certain que les Vanuatais s’accommodent de la dimension « figée » qui accompagne l’institution de normes. En effet, dans ce pays peut-être plus qu’ailleurs, patrimoine et territoire sont des notions qui demandent à être appréhendées en «dynamique », à l’image du portefeuille de variétés cultivées recomposé en permanence.

Autre difficulté : un engouement croissant pour les produits d’importation et des régimes alimentaire dégradés.

La consommation massive de nourritures importées (riz, farines et conserves) qui tendent, même dans les villages les plus reculés, à devenir de nouveaux objets d’expression du prestige. L’incorporation croissante de ces nourritures importées prend une tournure inquiétante, celles-ci s’inscrivant en concurrence avec les tubercules en même temps qu’elles plongent le pays dans la dépendance alimentaire.

Dans ce contexte, l’engouement croissant de la population pour ces produits, conjugué à l’augmentation des prix, entraîne l’accroissement de la facture des importations alimentaires, lesquelles dépassent aujourd’hui les revenus procurés par les exportations agricoles, creusant le déficit de la balance commerciale du pays (198 millions de dollars en 2012, soit 25 % du PIB (FMI, 2013)). Dans le même temps, les régimes alimentaires se dégradent : le riz blanc et la farine de blé blanche sont moins riches en vitamines et en minéraux que les plantes traditionnelles comme l’igname, le taro ou le fruit de l’arbre à pain ; le sucre (consommé en grande quantité) est sans grande valeur nutritive ; les denrées importées sont, par ailleurs, beaucoup plus grasses. Ainsi, une récente étude de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a-t-elle mis en évidence des taux de prévalence de l’obésité et de diabète particulièrement élevés au sein de la population urbaine du Vanuatu, directement imputables à la consommation de ces denrées (Hugues, 2003).

 

Sources

Muller Sara, « Les plantes à tubercules, au cœur de la redéfinition des territoires et de l’identité au Vanuatu (Mélanésie) », Autrepart, 2/2009 (n° 50), p. 167-186. URL : http://www.cairn.info/revue-autrepart-2009-2-page-167.htm

Muller Sara, « Quelles perspectives pour l’agriculture des régions marginalisées par la mondialisation ? L’exemple du Vanuatu (Mélanésie) », Mondes en développement, 1/2014 (n° 165), p. 133-149. URL : http://www.cairn.info/revue-mondes-en-developpement-2014-1-page-133.htm

Image : URL http://vanuatuinformation.com/wp-content/uploads/2012/10/vanuatu4.jpg

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